Ce fut le dernier document écrit par Amar Imache à Paris en 1947 au moment de quitter la France.
LETTRE D’ADIEU AUX ALGERIENS RESIDANT EN FRANCE
Paris, février 1947
Mes chers compatriotes,
Quand vous lirez ces lignes, je serai déjà loin de vous. J’aurai déjà quitté ce pays, ce pays où nous avons lutté, peiné et souffert ensemble. Je vais, si Dieu me le permet, rejoindre enfin mon pays, le nôtre. Ce beau pays dont le sol est pourtant riche et généreux, mais d’où l’égoïsme et la tyrannie des hommes nous oblige à l’exil volontaire. Avant de nous séparer, je pense qu’il est nécessaire de vous dire quelques mots. Je croyais qu’il était facile de griffonner quelque chose sur ce papier, et je l’ai promis.
Mais au moment de le faire, je m’aperçois que la tâche est rude. En jetant un regard en arrière, c’est tout le passé qui surgit. Un passé de lutte ardente et d’espoir tenace. Ce sont des visages, les nôtres, ceux de tous nos frères que la tourmente et les nécessités de la vie ont dispersés. Il y a eu ceux qui ont eu la chance de rentrer dans leur famille et ceux que la terre de France a emprisonnés pour toujours. Il y a la situation présente, tous ces événements qui font espérer les uns et déçoivent les autres. Il y a aussi l’avenir, surtout cet avenir, qui pose pour chacun un point d’interrogation.
Qu’allons-nous faire ? Que faut-il craindre ? Que faut-il espérer ? Le passé nous a exaucés, le présent nous a déçus, l’avenir nous laisse perplexes, intrigués ou indécis. Et maintenant que dois-je vous dire de plus que je ne vous ai déjà dit. Il me faudrait pour être clair, tenir ici deux langages, l’un pour mes amis fidèles, ceux qui m’ont toujours compris et suivi, à tous ceux qui m’ont fait confiance et me l’ont prouvé en toutes circonstances, à ceux qui m’ont aidé, soutenu et consolé contre l’adversité, l’ingratitude, la méchanceté bestiale et la félonie. Mais ceux-là n’ont plus rien à connaître, ni à apprendre de moi. Ils connaissent toutes mes pensées et tous mes sentiments, mes défauts. Ma vie n’a rien de caché pour eux, car je l’ai passée parmi les plus humbles d’entre eux. Ce qui me reste à leur dire, c’est toute ma reconnaissance et mon admiration.
C’est grâce à ces éléments éclairés et sains que je n’ai pas désespéré du peuple algérien. Ce sont eux qui m’ont donné la raison de continuer, de persévérer et d’entrevoir un avenir meilleur. Mais pour mes autres malheureux frères, il faut aussi que je dise quelque chose, car nous sommes solidaires.
Qu’ils le veuillent ou non, notre chemin est le même. Comme me l’a dit Ferhat Abbas: « les plus avancés doivent attendre les retardataires ». Certes, je sais que beaucoup d’entre eux commencent à voir clair et font amende honorable, mais il y en a encore qui s’obstinent à se boucher les oreilles et à fermer les yeux. Ils se refusent à entendre l’accent de la vérité et à voir la lumière. Ô peuple vaillant et malheureux, seras-tu donc éternellement victime de la naïveté et de la crédulité ? Tu te trouves égaré, alors que ta route est largement tracée ? Tu ne t’aperçois donc pas qu’on t’a fait faire demi-tour ? On t’a tiré du fétichisme, du fanatisme, et tu verses dans un autre plus dangereux. On t’a réveillé de l’idolâtrie, on t’a conseillé de tout voir, tout comprendre, tout contrôler et tu tombes à genoux en extase devant de nouvelles idoles ! Tu oses prêter une vertu divine, même aux poils de barbe ? Tu te demandes maintenant pourquoi tout est saccagé, démoli, détruit, sans t’apercevoir que c’est toi qui as fourni le matériel aux démolisseurs, et monter la garde pour empêcher qu’on les dérange ?
Tu te demandes pourquoi nous sommes désunis ; c’est pourtant chez toi qu’on raconte la légende de la bête noire, oui, le bœuf noir qui déparait ses frères.
Avoue, pauvre peuple que la douche glacée que tu viens de recevoir aux élections, t’a quelque peu suffoqué. Le soufflet est magistral. Cela t’étonne ?
Eh bien, nous, nous l’avions déjà prévu. C’est la récompense de ton aveuglement en attendant mieux. Car tout se tient et tout s’enchaine. Ceux qui détruisent l’union dans un parti, détruiront l’unité dans une nation.
Tu sais maintenant qu’il y a sept « administratifs » qui ont récolté le fruit de ta peine, tu te trompes, ils ne sont pas seuls. Il y en a d’autres dans ton sein, que tu réchauffes de ta chaude amitié et de ta ferveur en attendant qu’ils sifflent et qu’ils mordent. Libre à toi d’être encore sceptique, continue l’expression si cela t’amuse. Nous avons du temps à perdre. Tu as assisté plein d’admiration à la destruction de ton organisation pendant dix ans. La pauvre barque aux planches vermoulues qu’a remplacée l’Etoile s’est effritée, petit à petit, et ses cendres éparpillées aux quatre vents. Le Messie que tu attendais a maintenant apprécié ce beau travail. Il a désormais parti lié avec les meilleurs démolisseurs. Pour te consoler, on t’a fait assister à la cérémonie du couronnement à Wagram. On a posé une barre en carton sur la tête du monarque. Il ne manque plus qu’un royaume, car il est devenu roi, le pauvre homme ! Ainsi, Algériens, quelques-uns ont cru exagéré la lettre ouverte. C’était pourtant notre suprême appel à la raison et au bon sens. C’était l’appel angoissant des hommes méconnus et injustement traités. C’était un cri de justice contre les fourbes, c’était une suprême mise en garde contre l’erreur funeste, et contre la trahison. Mais nos appels sont restés vains, et nos cris sans échos ! Vous seuls maintenant me faites pitié. C’est vous que je conjure pour revenir à vous. Laissez les jongleurs de fêtes foraines, qui vous présentent des mirages trompeurs. Revenez à la saine réalité.
Vous êtes pourtant de bons musulmans. Vous savez que l’Islam réprouve l’injustice, le mensonge, la félonie. Pourquoi avez-vous supporté cela puisqu’on ne peut rien construire avec le faux ?
La vérité seule est constructive. Ne laissez pas dénigrer ce qui est bien, et déformer les faits. Car s’il est une chose qu’un peuple ne doit pas laisser déformer, ternir ou voler, c’est son Histoire.
S’il est une chose qu’un peuple doive défendre, c’est son idéal, et la route qu’il doit suivre pour y parvenir. Voila mes frères ce que je vous demande de méditer. C’est ma suprême prière. Nous n’avons rien qui doive nous diviser, admirons l’exemple qui a été donné d’Alger, où un parti pourtant vainqueur et sûr de vaincre, s’efface au nom de l’unité. Nous perdons cinq ans, mais notre union vaut bien cinq ans de retard. Au revoir, mes amis, mes frères. Aimez-vous bien comme les enfants d’une même famille. Merci à vous tous, dont l’amitié m’a été précieuse, et que la providence daigne vous ramener tous sains et saufs dans notre Algérie.
Imache Amar
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