mercredi 4 juin 2014

Extraits de “l’Heure de l’Elite”

“… OÙ SONT NOS INTELLECTUELS ? OÙ EST NOTRE ELITE ? Pourquoi l’intellectuel reste-t-il à l’écart ? Pourquoi demeure-t-il indifférent au sort du peuple et du pays ? Car, de tous les pays du monde, ce sont les lettrés, ce sont les hommes érudits qui défendent les droits, les intérêts et la vitalité de leur peuple. L’Algérie a fait exception à la règle. Les quelques personnages qui viennent de faire apparition à l’occasion des élections, ne sauraient nous satisfaire, ni nous consoler et encore moins nous rassurer. Nos “députés”, puisqu’il faut les appeler par leur nom, ne sauraient passer pour l’élite algérienne. Ce n’est pas que je veuille discuter leurs capacités intellectuelles, quant à leur valeur combative, nous ne les avons pas encore vus à l’oeuvre. Les uns se sont mis bravement sous la protection de différents pavillons, d’autres sont allés épancher leur coeur dans certaines colonnes qui ont daigné donner asile à leurs pleurnicheries. Les derniers n’ont brillé jusqu’ici que par leur silence. Pourtant Dieu sait s’ils ont quelque chose à dire. Un peuple meurtri, affamé, écrasé sous le joug d’une abjecte tyrannie depuis cent-quinze ans et, comme couronnement, l’agression injustifiable du 8 mai. Le bombardement et la dévastation de plusieurs dizaines de douars, l’assassinat et l’emprisonnement de milliers d’innocents ; puis l’accusation supplémentaire d’une “révolte voulue et préparée”, tous ces détails ne troublent certainement pas le sommeil de tout le monde. Mais nous serions malvenus de leur adresser de pareils reproches, car ces messieurs sont venus à la Chambre française en leur propre nom ou sous de vagues étiquettes et sans programmes définis. D’ailleurs, nous n’en sommes pas à ces griefs pour le moment, car il y en aurait trop. Le plus grave reproche qu’on pourrait leur adresser, c’est celui d’avoir accepté ce que le peuple a refusé. Le peuple s’est abstenu et il avait plusieurs raisons à cela. Ils se sont désolidarisés d’avec le peuple, donc ils ne représentent pas le peuple….Le peuple, en s’abstenant, a montré ce qu’il veut et où il veut aller. Il se refuse à se laisser désorienter et à suivre les mauvais bergers. C’est pourquoi une fois de plus, le peuple algérien ose poser la question : “Si nous avons une élite intellectuelle, où est-elle ? Qu’attend-t-elle pour entrer dans l’action ? Vous ne pouviez pas ou vous ne vouliez pas vous mettre dans les rangs, d’autres s’y sont placés pour vous. Vous ne pouviez pas, vous ne vouliez pas vous compromettre, vous ne vouliez pas affirmer vos aspirations, votre idéal, d’autres sont venus les déclarer en votre nom. Car n’oubliez pas que c’est l’élite seule qu’on prétend avoir assimilée, que c’est en cette unique “qualité” qu’il y a pour la première fois, en l’an de grâce 1945, quelques “zélus” Algériens au Palais-Bourbon, que ce sont vos titres et vos diplômes qui vous ont valu ce bonheur et que si on englobe l’ensemble du peuple, c’est une usurpation pure et simple d’autant plus que vous avez la preuve devant les yeux par le pourcentage des abstentionnistes. Il convient donc de souligner que le bilan est tout à l’honneur du peuple ouvrier. Celui des intellectuels est désastreux….L’intellectuel ne saurait faire valoir les mêmes excuses que nous avions reconnues à l’ouvrier. Il ne saurait faire valoir l’ignorance, la méconnaissance des événements et leur gravité. Une immense tâche attend l’intellectuel plus que l’ouvrier. Notre pays déjà en retard au point de vue progrès, est plongé dans une détresse que la guerre et ses suites aggrave chaque jour. Vous devez vous pencher, vous intéresser sérieusement à la situation et examiner l’existence du peuple sous tous ses aspects. Il faut tenter l’impossible pour rendre à la vie un peuple qui se meurt. La misère, le manque de nourriture et de vêtements ont transformé les êtres en squelettes. Les rares nouvelles parvenues du pays nous apprennent que le typhus fait d’effroyables ravages dans la malheureuse population. Nos jeunes docteurs ont là une noble et urgente mission à remplir. Mais en les guérissant, il faut leur créer les moyens de gagner leur vie. Or le pays est sans industrie et le commerce est paralysé. Ce n’est certes pas d’aujourd’hui que cet état de choses nous apparaît dans ce qu’il représente d’effrayant et d’épouvantable que les habitants d’un pays qui produit tant de richesses, soient obligés de s’expatrier, de s’exiler volontairement en d’autres cieux pour travailler loin des leurs. Cette carence, cette coupable négligence nous est apparue d’avant guerre dans tout ce qu’elle avait de menaçant, non seulement pour notre vie, mais pour notre liberté. A ce moment-là, les bons patriotes français ne suspectaient qu’une chose : le sentiment des musulmans en cas de guerre. Ils redoutaient la défection des Nord-Africains qui préféreraient Hitler et Mussolini…. Depuis plusieurs années, nous sommes nombreux, trop nombreux à pouvoir compter sur les doigts les mois que nous avons passés en liberté. Mais qu’on  n’aille pas croire que c’est l’amertume qui me rend sévère. Au contraire, j’ai essayé d’être aussi indulgent que possible, car en d’autres temps et à l’égard de personnages par trop coupables, ma plume était plus acerbe. Aussi, est-ce avec l’espoir que chacun s’examinera, que chacun étudiera ses sentiments et fera sincèrement le bilan de ses actes que je vais terminer. Puissiez-vous, ô musulmans, ne pas vous laisser griser par un  mirage, ne pas vous laisser distraire par une fausse ambiance, ni détourner par les flots d’éloquence où tout est factice. Puissiez-vous ne jamais oublier qui vous êtes, d’où vous êtes ! Puissiez-vous toujours écouter et entendre la voix, l’appel de ceux qui souffrent et lui répondre, en amplifier l’écho jusqu’aux confins de l’univers. Il faut qu’on sache, que tous les hommes justes sachent que jusqu’ici le droit et la liberté sont toujours le monopole d’une caste. Que des êtres humains attendent, attendent encore, attendent toujours le bienheureux avènement : le règne du droit et de la justice pour tous, et qu’aujourd’hui encore des bras se tendent et des cris appellent : LIBERTE ! LIBERTE ! LIBERTE !  Puissiez-vous les uns et les autres en mesurer la valeur et la portée ! Puissiez-vous contribuer à toujours l’étendre et la fortifier ! Puissiez-vous ne plus jamais vous diviser ! C’est le souhait que je forme en cette heure décisive. Que chacun rejoigne sa place et marchons la main dans la main pour le salut de notre malheureux pays.”

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